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Par Mattea Battaglia et Michel Garicoïx Publié aujourd’hui 27/08/2019 à 04h18, mis à jour à 14h28


Les écoles en langue régionale « craquent »
sous la demande


Au Pays basque notamment, les établissements qui pratiquent un enseignement dit « immersif »
anticipent une rentrée des classes « sous tension ».
La préparation de la rentrée donne des sueurs froides aux « ikastola », ces écoles en langue basque qui se battent pour que les emplois alloués par l’Etat soient à la hauteur des demandes d’inscriptions. « Aurons-nous assez d’enseignants ? », s’inquiète-t-on au sein de l’association Seaska qui les fédère. « Il nous faut trente postes pour la rentrée, quand l’éducation nationale ne nous en accorde que dix », chiffrait en juin Paxkal Indo, son président.
Près de dix autres postes ont, depuis, été débloqués pour ce réseau. Un « mieux », estime-t-on dans ses rangs, mais qui rend encore « tendu » l’accueil, en septembre, de 200 à 250 élèves en plus des presque 4 000 déjà inscrits. La demande des parents est à ce point forte que Seaska s’apprête à réaménager, à Bayonne (Pyrénées-Atlantiques), son lycée Etxepare et son collège Estitxu Robles.
Cette situation de « mise sous tension », les défenseurs des écoles dites immersives – des établissements privés qui proposent un enseignement exclusivement en langue régionale, au moins durant les premières années de la scolarité – en témoignent bien au-delà du réseau basque. « Nous faisons face à une pression terrible », observe Jean-Louis Blenet, président de l’Institut supérieur des langues de la République française, qui dispense des formations aux enseignants. Il a recensé, sur tout le territoire à la rentrée 2018, 15 000 élèves accueillis dans des écoles, collèges et lycées relevant de cinq réseaux – basque, occitan, breton, catalan et alsacien mosellan. Une « niche », mais dont la voix porte.
« La demande est très forte, ça craque de partout, poursuit M. Blenet, qui est aussi coprésident du réseau des écoles calandreta occitanes. Pendant des décennies, les familles ont pensé que transmettre à leurs enfants leur langue régionale revenait à leur transmettre une maladie sociale.
Aujourd’hui, elles ont compris que défendre la diversité culturelle participe de la défense de la diversité de la planète. » Un « combat bio-linguistique », dit-il, qui « mobilise » bien au-delà des cercles de locuteurs traditionnels.
« Etablissements trop petits » A Montpellier, cela fait trois ans que les calandreta refusent, en maternelle, quelque 300 inscriptions à chaque rentrée. « De quoi alimenter dix futures écoles ! », s’énerve M. Blenet, qui dénonce, avec seulement deux postes en plus attribués en septembre, une « situation de quasi-asphyxie ». En Alsace-Moselle, une nouvelle « petite école » rattachée au réseau ABCM-Zweisprachigkeit (bilinguisme) devrait ouvrir à la rentrée, et porter à douze les établissements immersifs qu’il fédère, se réjouit sa vice-présidente, Pascale Lux. « Mais nous n’avons eu aucun nouveau contrat pour 2019-2020 malgré nos demandes, et ce manque de moyens bloque l’ouverture de nouvelles classes », certaines sous contrat avec l’Etat, d’autres hors contrat.
« Depuis deux ans, nous nous battons pour notre survie », raconte aussi Stéphanie Stoll, présidente du réseau des écoles bretonnes Diwan. La situation de la cinquantaine d’établissements associatifs– qui ont, entre autres particularités, celle d’être privés mais gratuits pour les familles – est au moins aussi tendue. « A la problématique des emplois s’ajoute celle des locaux : certains établissements sont devenus trop petits pour accueillir des élèves supplémentaires. » Deux postes en plus viennent d’être octroyés à ce réseau. De quoi « relancer une dynamique qui a été cassée », espère Mme Stoll.
Cette dynamique est-elle soutenue par l’Etat ? La question résonne d’un réseau à l’autre. Rue de Grenelle, on rappelle la création d’un enseignement de spécialité consacré aux langues régionales,
dans le cadre de la réforme du lycée. Les lycéens qui le souhaitent auront aussi la possibilité de composer certaines épreuves de contrôle continu en langue régionale. Pas de quoi convaincre les acteurs de terrain, inquiets.
Jean-Louis Blenet, de l’Institut supérieur des langues de la République française, ne décolère pas depuis la « charge » qu’il estime avoir été portée, au printemps, contre les écoles immersives lors des débats portant sur la loi Blanquer au Sénat. « L’immersif est [de] l’unilinguisme », a affirmé le ministre de l’éducation le 16 mai, lors de la discussion d’un amendement prônant un renforcement de l’enseignement immersif. « Sur le plan pédagogique, l’immersion pose une véritable question », a ajouté M. Blanquer, provoquant de nombreuses réactions indignées, y compris de la part d’élus régionaux. Et le ministre de l’éducation d’évoquer une « expérimentation » nécessitant d’être « évaluée ».
Négociations qui « piétinent »
Depuis, des « gestes d’apaisement ont été faits », veut croire Stéphanie Stoll, du réseau Diwan. Fin mai, le recteur de Rennes, Emmanuel Ethis, a fait le déplacement au lycée Diwan de Carhaix (Finistère) pour une « opération de déminage ». « La relance des inspections et l’évaluation en cours montrent bien le regain d’intérêt politique dont nous faisons l’objet », poursuit la présidente de ce réseau. Par ailleurs, l’évolution, dans le cadre de la loi Blanquer, du versement du forfait communal laisse espérer aux défenseurs de l’immersion un soutien financier accru, au moins au plan local.
Il n’empêche : au Pays basque, semaine après semaine, parents, enseignants et élèves continuent de manifester pour dénoncer des négociations qui « piétinent ». Un accord de 1994 lie Seaska et l’éducation nationale, qui prend en charge les personnels enseignants. Des licences et un capes de basque existent à l’université. Et Seaska (« le berceau » en basque) peut développer son modèle : les enseignements et toute la vie à l’école se font en langue basque jusqu’au CE1, avant que ne soient progressivement introduits le français, les langues étrangères, les autres matières…
A côté de Seaska, l’enseignement privé confessionnel (où « la demande est massive », selon Xalbat Itçaina, chargé de mission à la direction diocésaine) mais aussi l’enseignement public s’y sont mis, offrant des parcours bilingues et parfois aussi en immersion. Au total, selon les chiffres de l’office public de la langue basque, plus de 10 000 enfants ont suivi, en 2019-2020, un enseignement bilingue immersif sous une forme ou sous une autre.
D’où vient ce regain d’intérêt des familles ? Il s’inscrit dans un contexte local où le français est devenu la langue dominante, et alors que la transmission familiale se fait moins, ainsi que l’a analysé le sociologue Francis Jauréguiberry. Mais les familles saluent aussi une « pédagogie innovante » et des « résultats positifs », tant lors des évaluations menées au primaire qu’au brevet et au baccalauréat. Elles évoquent également la possibilité d’apprendre « plus facilement » d’autres langues à côté du basque et du français, de s’« ouvrir aux autres cultures »… « Dans une période post-ETA, la langue basque est désormais moins connotée », avance aussi Xalbat Itçaina.
Souci d’intégration « Arrivant ici pour des raisons professionnelles, j’ai trouvé naturel de m’intéresser à la langue locale, raconte Elodie, 32 ans, venue de Bordeaux. J’ai inscrit notre fille dans l’enseignement bilingue, et je vais au cours du soir pour adultes en langue basque. » C’est là l’expression d’un souci d’intégration, en somme, alors que viennent s’installer chaque année quelque 3 000 personnes au Pays basque français – territoire où les bascophones représentent près du tiers des habitants.
« Nous devons anticiper un afflux prévisible, notamment dans les établissements du secondaire, pronostique Paxkal Indo, le président du réseau Seaska. Sinon, au lycée et au collège, nous n’aurons pas une seule classe de moins de 35 élèves ! » Une nouvelle convention entre Seaska et le
ministère de l’éducation est sur la table. Le recteur de l’académie de Bordeaux, Olivier Dugrip, avait exprimé sa volonté de « s’engager », tout en reconnaissant des moyens limités. « C’est à Paris que ça bloque », reprend M. Indo, quand le député des Pyrénées-Atlantiques, Vincent Bru (apparenté MoDem), souhaite que le « gouvernement change d’attitude sur l’enseignement de la langue basque ».
En déplacement le 17 mai à Biarritz pour préparer le G7, Emmanuel Macron avait joué l’apaisement. « Mon souhait, c’est que le gouvernement poursuive la construction d’un dialogue constructif avec les associations, les élus et les familles, a affirmé le chef de l’Etat lors de ses échanges avec la presse, pour donner des moyens à la langue basque d’avoir sa place. »
La communauté d’agglomération du Pays basque s’est, elle, déjà saisie de cette dimension linguistique : il y a tout juste un an, elle a déclaré « reconnaître le basque et le gascon occitan ».


180 écoles immersives
55 établissements Diwan enseignent le breton à 4 337 élèves de la maternelle à la terminale.
70 « calandreta » enseignent l’occitan à 3 930 élèves jusqu’au collège.
36 « ikastola » accueillent 3 855 élèves au Pays basque.
11 écoles du réseau alsacien mosellan ABCM-Zweisprachigkeit accueillent 1 230 enfants.
8 établissements La Bressola (catalan) reçoivent 1 011 élèves de la maternelle au collège.